9 novembre 2017

Burger King lance un appel au secours

Les crevards de Burger King craignent de ne pas se faire remarquer. Du coup, bam ! une affiche rouge pétante, et un message "ON EST LÀ" en gros et en 3 langues.Des fois que les consommateurs potentiels n'aient même pas calculé l'enseigne...
Je sais pas, mais cette affiche ressemble trop à un appel au secours. 
Burger King passera-t-il l'hiver ?

26 octobre 2017

l'écriture inclusive, faux combat féministe

Je n'ai pas l'habitude de faire la promo de l'Académie française, mais bon. Les académiciens viennent de sortir de leurs bocaux de formol et de faire un communiqué pour contrer l'extension de l'écriture inclusive — cet ensemble de règles qui a vocation à "cesser d'invisibiliser les femmes. 
Le mois dernier, Libé publiait un article au sujet d'un manuel scolaire qui usait de l'écriture inclusive, et de la petite polémique qui a suivi. On pouvait y voir à quel point le système "inclusif" propose des règles variables et multiples, une nouvelle façon de s'exprimer. L'écriture inclusive, c'est juste un outil dont usent certains, qui s'affirment féministes, pour afficher le bon côté de la morale

A la suite des récentes révélations sur les violences faites femmes dans le monde, l'écriture inclusive fait le buzz. Or, avouez, elle est imprononçable, elle gêne la lecture, et puis, dans les faits, on oublie toujours des trucs à accorder — ou on en rajoute maladroitement... Je n'en peux plus de lire, dans la littérature syndicale, par exemple, que telle mesure a "un impact considérable pour les salarié-e-s , mais aussi pour tou-te-s les usager-e-s" ! ou qu'il faut une "requalification de tou.te.s les contrats aidés en emploi CDI" (sic) !!! 
Ce n'est qu'un effet de mode langagier, mais il divise, il crée une polémique néfaste, et il pourrait durer si on n'y fait pas attention.
Alors oui, je pourrais paraphraser l'Académie française : "La démultiplication des marques orthographiques et syntaxiques qu’elle [l'écriture inclusive] induit aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité. On voit mal quel est l’objectif poursuivi [bon, en fait, on le voit très bien, mais il arrive que l'intégrité militante confine à l'intégrisme] et comment il pourrait surmonter les obstacles pratiques d’écriture, de lecture – visuelle ou à voix haute – et de prononciation. Cela alourdirait la tâche des pédagogues. Cela compliquerait plus encore celle des lecteurs."

Pendant ce temps persistent les combats d'égalité des droits, de reconnaissance dans le monde du travail, de représentativité dans la sphère publique, de lutte contre les préjugés et les violences faites aux femmes, et les combats pour la reconnaissance des minorités sexuelles. 
On sait que trop de femmes peinent à se faire payer au niveau de leurs collègues mâles, des femmes à qui on reproche leur éventuelle grossesse, qui se font tripoter nonchalamment ou se prennent des remarques sur leurs apparence comme si elles n'étaient que des éléments de déco... même si leurs boîtes adoptent l'écriture inclusive, ça ne les avance pas beaucoup. Et je ne parle pas de celles, reléguées dans des situations d'esclavage (conjugal ou autre), qui ne peuvent choisir ni ce qu'elles font de leurs corps ni ce qu'elles font de leur vie, et que la grande majorité des défenseurs de l'écriture inclusive ignorent confortablement.

L'écriture inclusive est le parfait exemple d'un faux combat. Le féminisme est ailleurs.

25 octobre 2017

cachez ce SAIN que je ne saurais voir.

"Foodchéri : plats faits maison & healthy"
La start-up de restauration en ligne, pour sa pub, opte pour l'anglais "Healthy". Parce que SAIN est ambigu ? Ou parce que l'anglais est plus friendly ? 
OK, mais à la place de "faits maison", ils auraient pu préciser "homemade", ces ringards !

La rentabilité dans le secteur du rire.

Quand on adopte les règles de la productivité au secteur marchand de l'humour, les choses deviennent assez tristes. 
Certains humoristes se soumettent eux-même à un cahier des charges contraignant, à croire qu'il y a le CAC 40 derrière eux qui poussent à la rentabilité ! "Un rire toutes les 10 secondes !"... "toutes les 7 secondes !"... "toutes les 5 secondes !"

A quelles extrémités vont-ils arriver pour parvenir à leurs fins ? Accompagner chaque mot blague de grimaces irrésistibles ? Parler très vite ? Recaler les coincés du cul à la sortie de la salle ? Recruter quelques complices pour rire sur commande à intervalles réguliers ? Payer une tribu d'avocats pour parer les plaintes de spectateurs qui n'ont pas ri autant que promis ?
On est juste un peu solidaire avec Pascal Légitimus, qui reste sur le banc de touche, niveau compétitivité : avec "un rire toutes les 30 secondes", il va se faire qualifier de fainéant par Macron et sa clique...


17 octobre 2017

"Syrie : Daesh chassé de Raqqa" - décryptage d'une couverture médiatique

"Syrie : Daesh perd Raqqa" ; "Raqqa libérée de Daesh"... les gros titres du jour, dans les médias français, communiquent la joie de cette victoire sur l'organisation terroriste. L'armée syrienne — après 4 mois de combats et des milliers de morts dont un tiers de civils — a donc repris Raqqa. "Avec le soutien de la coalition internationale", précise par exemple BFM, (la plus influente des chaînes d'info TV, celle qui passe dans les bars, les fast-food et les salles d'attente des administrations).

Images des soldats qui dansent, et de l'émotion des civils qui disent avoir "traversé l'enfer". Des panneaux précisent, devant les images de la ville en ruine, les atrocités commises par Daesh. 270 enfants tués, des civils pris comme boucliers humains, les châtiments rituels, décapitations et lapidations sur les grandes places... l'horreur. L'horreur, très appuyée par les médias.

Et les reporters shootent des symboles : des soldats en liesse, des groupes d'hommes qui dansent. Une femme qui plante un drapeau victorieux. 
Cette image d'une armée "régulière" qui fait une place aux femmes est pour nous la preuve, apportée sur un plateau télé, que ces forces-là sont bien du bon côté.  Car nous, européens attachés à la liberté, aux droits des femmes et opposés à l'obscurantisme fondamentalistes, ne pouvons que nous réjouir.
Et ce qu'on voit, entre deux séquences où des grappes d'hommes fêtent la victoire, c'est deux femmes qui prennent la parole — dont Rojda Fellat, "commandante des forces démocratiques (sic) syriennes". 

Or, si l'armée syrienne ne défend pas la doctrine salafiste, on sait qu'elle a usé de la plus grande cruauté envers ses adversaires désignés et parfois envers les civils : exécutions de femmes et d'enfants, comme le rapportait RFI à Alep, torture, viols d'enfants pour casser l'opposition, comme le révélait Médiapart début 2017. On sait que cette armée, au service du tyran Bachar Al-Assad, a tué des dizaines de milliers de gens et a jeté sur les routes des centaines de milliers d'autres. On sait que le régime syrien a permis à une organisation comme l'E.I. de gagner une légitimité populaire auprès d'habitants qui ne savaient plus à quoi se raccrocher.

En éternel sceptique, je ne parviens pas à me réjouir, et je me demande : quel est l'état d'esprit des populations survivantes à Raqqa ? Quelle part de soulagement et quelle part de crainte ?

Les populations débarrassées de Daesh pourront-elles vivre à nouveau dans un climat de sûreté, quand les vainqueurs du moment ont pu se montrer si corrompus et si cruels ?
Dans une certaine mesure, la couverture médiatique par les médias français est illusoire, voire manipulatrice. 
Et derrière l'image de Rojda Fellat, ceux qui occupent l'écran sont toujours des groupes d'hommes au service d'un tyran. Et nous, on semble avoir oublié de quoi est faite l'armée syrienne... Car il s'agit sans doute de faire oublier la tyrannie et les crimes contre l'humanité, pour mieux désigner l'ennemi commun.

Pour le moment, réjouissons-nous : une des deux forces d'oppression à débarrassé le plancher. 
La coalition internationale remettra-elle à plus tard la lutte contre le régime syrien, quand elle ne partagera plus d'ennemi commun avec lui ?


24 août 2017

MailJet. Ils sont jeunes et business friendly, différents mais pourtant unis...

ils sont jeunes, souriants, motivés, business friendly, 
ils sont différents mais pourtant unis.
ils portent des projets ouverts, fairtrade, porteurs d'investissements.
ils travaillent en coworking, en contexte de lean-management,

leur modèle économique à un visage humain.
ils représentent la société de demain
chez MailJet, ils ont l'air d'y croire...




qu'on se rassure, ça n'est qu'une affiche. 
IRL, ils râlent le matin en allant bosser ; leurs relations ne sont pas exempts de tensions sexuelles ; ils mangent mal, même si bio, parce qu'ils n'ont pas le temps ; leurs rapports de hiérarchie, comme partout, génèrent des frustrations ; ils font ça pour de l'argent.

oui, qu'on se rassure : en vrai, ces travailleurs-là sont, tout comme les infirmiers ou les dockers, capables de cracher dans la soupe et de se mettre en grève.
.

6 août 2017

Techniques de manipulation publicitaire : un truc qu'Hitler avait compris.

"Toute propagande efficace doit se limiter à des points fort peu nombreux et les faire valoir à coups de formules stéréotypées aussi longtemps qu'il le faudra, pour que le dernier des auditeurs soit à même de saisir l'idée."
Adolf Hitler, Mein Kampf, 1925.

Le Tribunal des flagrants délires fut une célèbre émission humoristique, de 1980 à 1983 sur France inter. La France écoutait Claude Villers, Luis Rego et Pierre Desproges — respectivement président, avocat et procureur — animer des réquisitoires dont les témoins étaient Guy Bedos, le Pr Choron, Jacky Berroyer, et dont les accusés ont compté Coluche, Le Pen, Dewaere, PPDA, Frédéric Mitterrand, Renaud, etc.
Luis Rego en réquisitoire, au Tribunal des flagrants délires

Lors d'une séance du Tribunal, Luis Rego "plaida" pour Daniel Robert, publicitaire de son état, en récitant un texte qui traitait des méthodes utilisées dans la pub, soi-disant écrit par Jacques Séguéla, pape de la réclame. Daniel Robert souscrit à ce texte, reconnaissant l'auteur comme l'un de ses pairs.

Malaise dans la salle quand Luis Rego affirma, après coup, qu'il s'agissait d'un passage de Mein Kampf, dont il avait seulement remplacé le mot "propagande" par le mot "publicité" !

On ne compare pas ici les objectifs idéologiques du fascisme et de la publicité. Ce sont leurs mécanismes qu'on confronte.
Les techniques de manipulation utilisées dans la campagne de com' d'une société libérale sont similaires à celles d'un régime totalitaire. Elles consistent à répéter un message jusqu'à ce qu'il apparaisse comme une évidence, jusqu'à ce qu'il occulte tout discours contradictoire. Elles consistent à flatter la paresse intellectuelle et à marginaliser tout argument contradictoire.

Ce que Luis Rego a pu montrer, nous le savions déjà : si une campagne de pub pour l'Oréal, Cofidis ou si le marketing de Marvel sont efficaces par l'intensité du matraquage, ses artisans auraient fait, en d'autres circonstances, d'excellents responsables de propagande dans l'Allemagne nazie, en Corée du nord, ou en 2017 à la Maison blanche.

(On ne parlera pas ici des cellules de communication de nos gouvernements et de leurs relais dans la presse et l'audiovisuel, non. Ce ne serait vraiment pas bienséant.)

30 juillet 2017

architecture collaborative : une "animation municipale" pour distraire les badauds.

La ville éphémère, installation d'Olivier Grossetête sur le site de la Villette, à Paris.
Cette installation a attiré les badauds en mal d'activité, qui, avec leurs amants ou leurs enfants, venaient sans trop savoir à quoi s'occuper durant leurs congés. Ils ont d'ailleurs peut-être trouvé l'info sur le site Que Faire à Paris.



Les concepts dont on a habillé ce truc étaient forcément attractifs : "expérience humaine et artistique inédite", "architecture utopique et éphémère". On peut aussi trouver d'autres trucs : projet collaboratif, démarche participative, entreprise interactive et ludique de co-construction, etc.

Avec un copain et nos mômes, on a joint cette "expérience humaine". Une équipe animant le projet nous a proposé de participer à l'édification de constructions faites de blocs de carton. Un animateur nous appelait pour nous regrouper autour d'une structure en carton, "allez allez, on a besoin de tout le monde, regroupez-vous autour de moi !". Nous avons afflué comme à l'appel du crieur, curieux, en attente d'inattendu, de nouveauté, de je-sais-pas-quoi. On s'est placés aux endroits choisis par les animateurs, se préparant à soulever le tout, et 1, 2, 3, ON SOULÈVE ! Vite, d'autres participants ont poussé de nouveaux blocs de carton sous la structure suspendue, on repose, et c'est magnifique, la construction a gagné 1 mètre. Nous obéissions à un point que c'est pas permis, d'autant qu'on ne cernait franchement pas l'enjeu.
Après on fait tout tomber, chprouff, c'est trop bien, on filme ça, et on partage sur Facebook, sur le site de la Villette, bref on en parle.

La finalité ? Je ne pourrai pas vous en dire plus, car j'ai pas trouvé.
Autour, des jeunes se foutaient gentiment de nous sur le mode "allez allez, tout le monde groupé — tout de suite monsieur !", et c'est sans doute eux qui ont saisi le mieux la vanité de ce projet.

On pourrait citer d'autres projets d'architecture collaborative, puisque c'est le goût du jour, qui sont écologiques ET qui s'inscrivent dans des utopies concrètes, avec une réflexion sur les méthodes de fabrication... Certains ont été présentés à la Biennale d'archi de Lyon qui a eu lieu début juillet.

Mais l'événement qui vient de se terminer à La Villette correspond à cette tendance qui est d'occuper les gens, si possible de les étonner, avec des animations d'ampleur (dont les expositions Monumenta au Grand Palais en sont une manifestation reconnue).
Les municipalités aiment soutenir ces projets qui donnent le sentiment qu'il s'y passe toujours quelque chose, et qui justifient leurs budgets de communication. C'est tout bénéf aussi pour les établissements culturels (ici, le parc de la Villette) qui remplissent ainsi leurs chartes d'objectifs ; la presse locale, si elle y fait écho, a de quoi remplir ses colonnes. L'artiste, lui, remplit son c.v. en vue de la prochaine collectivités à convaincre. Comme l'argumente Olivier Grossetête dans cette interview : "c'est un peu comme des dessins en sable, des mandalas quoi, c'est une façon de mettre en avant le chemin... une oeuvre artistique, le chemin pour y arriver est aussi important que le but, quoi". C'est peut-être n'importe quoi, n'empêche : le Gentil Organisateur a déjà vendu sa performance dans plusieurs villes en France et à l'étranger !

Évidemment, pour la promotion du développement du râble, d'un éco-citoyen parisien et des produits éco-conçus, on repassera : je ne connais pas la masse de carton utilisé ni le volume de ruban adhésif, mais tout cela est carrément anti-écologique. (En photo, un aperçu du stock de cartons à utiliser, à 2 jours de la fin de l'installation !)

En commentaire sur le web, on peut lire : "Gaspillage du carton, quel est le coût d'une telle intervention ? L'union fait la force certes mais ici, quel union pour quelle force, rien d'artistique. Bravo à celui qui a vendu le projet, beau coup de bluff."

Pourtant, j'en connais un qui a réellement profité de cette construction :

13 juillet 2017

le blues des migrants - "Fuocoamare, par-delà Lampedusa"

"Fuocoamare, par-delà Lampedusa" (2016), est un documentaire de Gianfranco Rosi.
Lampedusa est cette petite île située entre les côtes africaines tunisienne et sicilienne.
Le film parle du passage des migrants par cette île, de la vie des marins qui y vivent, de l'activité des autorités, des médecins, et des vies chamboulées.
Dans cet extrait, un jeune Nigérian chante les mésaventures des voyageurs quittant l'horreur pour en trouver une autre : l'exil, le désert, les privations, la priso, les violences... et la foi, intacte.
Et on pense aux chants des esclaves africains au temps du commerce triangulaire, dans les soutes des bateaux, les travaux forcés et les plantations.
Aujourd'hui encore naissent des blues.

3 juillet 2017

Luc Boltanski et Arnaud Esquerre : "Enrichissement. Une critique de la marchandise"

Quand on fait l'observation du capitalisme, gardons toujours à l'esprit que ce système implique des stratégies de valorisation des biens marchandisés. Le travail sur les concepts et les images, aujourd'hui plus encore qu'hier, est indispensable aux acteurs du capitalisme pour augmenter le prix d'un produit, améliorer l'image d'une entreprise, générer des marges importantes, etc. L'économie capitaliste, si elle peut se caractériser simplement par le fonctionnement de la production, ne peut pas s'affirmer publiquement sans faire de la manipulation mentale.
Le nouveau livre des sociologues Arnaud Esquerre et Luc Boltanski parle de stratégies de valorisation, spécifiquement dans le luxe, l'art ou les biens patrimoniaux. Enrichissement est paru en février chez Gallimard.
Boltansk, directeur d'études à l'EHESS, est proche du courant libertaire ; il est familier du monde de l'art et particulièrement de l'art contemporain (et son frère Christian, lui-même artiste, interroge également le monde à sa manière). Esquerre est sociologue, chargé de recherche au CNRS, et a déjà écrit sur les manipulations mentales.
Ils montrent comment, dès les années 1980 sous Mitterrand, une nouvelle conception de l'action de l'État a permis de faire largement entrer l'économie dans les pratiques culturelles. Cette conception a marqué son temps puisqu'aujourd'hui le développement de la culture, presque partout, doit assurer un rôle économique.
 Esquerre et Luc Boltanski Crédits : Sylvain Bourmeau - Radio France
Les auteurs expliquent comment l'évolution du capitalisme accompagne ce qu'ils nomment l'économie de l'enrichissement : pour réaliser une plus-value marchande efficacement, le capitalisme se développe dans les secteurs de l'art, du luxe, des biens patrimoniaux... où il est possible d'obtenir des prix qui ne sont ni contrôlés, ni fixés à l'arrivée : une plus-value marchande peut s'acquérir en déplaçant un produit d'un espace vers un autre espace où les prix pratiqués changent ; en le changeant de mains. C'est dans la durée de ce déplacement qu'on valorise la marchandise. Cela consiste à exploiter des choses du passé qui, pour être enrichies, valorisées, sont associées à des récits qu'il faut inventer. Ces récits concernent autant les vies de créateurs (Coco Chanel, Vuitton ou Saint Laurent…) que des lieux où s’enracinent des produits de luxe (un grand vignoble Bordelais, les couteaux Laguiole de l’Aubrac…).

L'économie de l’enrichissement produit peu de choses, mais crée de la richesse à partir de choses qui existent déjà. Boltanski explique que "son gisement principal est constitué par le passé : elle met en valeur des objets venus du passé, parfois même considérés comme des déchets. Dans l’immobilier, les immeubles des quartiers insalubres, comme ceux de la Tamise à Londres où se passaient les romans de Dickens, sont transformés en lofts pour des gens très riches" (1). "Une chose qui prétend au statut d’œuvre d’art est reconnue comme telle quand elle est considérée comme si elle était déjà muséifiée, c’est-à-dire promise à l’éternité" (2).

Le phénomène d'économie de l'enrichissement, qui créée une économie extrêmement inégalitaire, est observé dans ce livre de façon complète et originale. Avec d'autant moins de complaisance que les auteurs militent tous deux dans les luttes anticapitalistes et pour une société plus solidaire.

L. Boltanski, A. Esquerre : Enrichissement. Une critique de la marchandise
(Gallimard 2017, 672 p.)

       (1) - liberation.fr, 01/02/2017.
       http://www.liberation.fr/debats/2017/02/01/une-economie-profondement-inegalitaire_1545652

       (2) - lesinrockuptibles N° 2011, février 2017.
       http://www.lesinrocks.com/2017/02/14/idees/lenrichissement-de-luc-boltanski-et-arnaud-esquerre-comment-le-capitalisme-tire-profit-du-passe-11912908/

25 juin 2017

"tout va bien, j'ai demandé au facteur de s'occuper de mes parents."

Récemment on a pu avoir la surprise de voir, dans les bureaux de poste, des bandeaux de pub pour un nouveau service : "Pour votre tranquillité, je veille sur celle de vos parents".

Le site de La Poste explique : "Grâce à son entreprise « Veiller sur mes parents », le groupe La Poste facilite le maintien à domicile des personnes âgées, en leur apportant des services pratiques et rassurants pour eux comme pour leurs proches."
En bref, le client charge le facteur — moyennant des sous — de visiter ses parents ; le facteur rend ensuite des comptes au client. Il s'agit de "lutter contre l’isolement des personnes âgées en conservant un lien social", peut-on lire. Un tel dispositif semble choquant... mais qu'est-ce qui a justifié sa création ?

Le pays souffre d'une insuffisance des services de santé, aggravée par la fragilisation des services publics et des dispositifs de solidarité : difficile de trouver des personnels soignants ou des infirmiers à domicile, ou des maisons de retraite à des tarifs abordables.
Or comme l'affirme Éric Baudrillard (directeur des plateformes de services aux particuliers à La Poste), « avec 6 millions de personnes âgées de plus 75 ans, dont 40 % vivent seules chez elles [la Poste est] la seule entreprise à bénéficier en France d’un tel réseau de proximité ». Mais dites, ça fait un gros marché à prendre, ça ! Voilà sans doute ce qui a mené le groupe à adopter "une stratégie de diversification, pour faire face à la baisse de l’activité de l’acheminement de courrier", comme l'exprime le site Funéraire info.
En 2015, le groupe La Poste avait expérimenté une assurance dépendance, avec la visite à domicile des parents isolés. Puis l'expérience a été déployée avec Veiller sur mes parents.
Tu as des soucis pour veiller sur tes vieux parents ? abracadabra, le facteur est là ! Selon le contrat, il passera chez eux de 1 à 6 jours sur 7, pour dire bonjour, savoir si ça va, remplir un formulaire de réponses, et installer une appli qui permet à tes vieux de solliciter des services de téléassistance.
La Poste tartine sa pub à grands coups d'images souriantes et familières, de caricatures de "petits vieux" et de "gentils facteurs"...


On sait comment, en France, on néglige déjà nos vieux. Certains clients vont maintenant pouvoir s'acheter une bonne conscience, en négligeant les services d'aide compétents, voire en négligeant carrément leurs parents. C'est exactement ce que témoigne un client (rapporté par l'Obs) : "Je cherchais quelque chose qui me sécurise. [à défaut de sécuriser les vieux, on rassure leurs enfants...] Le fait que ça soit La Poste a beaucoup compté dans mon choix. J’ai plus confiance que dans une aide à domicile."

Or les facteurs ne remplacent ne pourront pas remplacer les personnels d'aide à la personne. De toutes façons, le groupe n'y a pas mis les moyens : des dizaines de milliers de facteurs ont suivi une "formation" de TROIS HEURES... et pour certains, il a suffi d'une formation sur Internet. À la suite de quoi ils ont reçu une "habilitation" pour pouvoir s’assurer que les personnes âgées vont bien. C'est si minable que les communicants de La Poste ne le disent pas publiquement ; ils devraient, pourtant.

Les facteurs ont été amenés au fil des années à faire du commerce, du conseil financier, et aujourd'hui à assurer des missions sociales et sanitaires. Certains d'entre eux lé déplorent. Patrick Brilouet, facteur et syndicaliste à SUD PTT,  explique pour l'Obs : "la Poste joue sur la relation humaine qu'on a avec la population et la dénature. Aujourd'hui, on ouvre toujours la porte à un facteur. Si on se met à vendre des tas de trucs aux gens, j’ai peur qu’à terme on ne nous ouvre plus." De leur côté, SUD PTT accuse le groupe de "vendre le lien social du facteur", et la CGT dénonce "les conditions de mise en place de ce dispositif mercantile"...
Sur le terrain, le manque de formation et le flou des missions donne des situations absurdes, comme celle, rapportée par Le Monde, du facteur qui, en remplissant le formulaire avec le client et quand il a fallu mentionner si la personne allait bien, n’a pas inscrit de réponse. « Je ne suis pas médecin, comment savoir ? Du coup, j’ai été convoqué et j’ai écopé d’un blâme », témoigne-t-il. Quand il s’en est plaint à sa cheffe, elle lui a rétorqué : « S’il tient debout, tu dis qu’il va bien. »
Voilà de quoi justifier le tarif !

Tiens, tout ça me fait penser à un projet de réforme de Macron qui consiste à supprimer les cotisations salariales sur l'assurance maladie... logique ! si on baisse les dépenses de santé, faudra bien que les particuliers puissent s'adresser, selon leurs moyens, à des ersatz de services sanitaires...

Pourtant, des personnels soignants et des auxilliaires de vie, il en faut. La société doit protéger ses vieux (qu'ils aient ou non des enfants). Pour ça, il y a un moyen : développer les services sanitaires, les lieux d'accueils, revaloriser les métiers d'infirmier, aider les personnes aidantes. Et mettre le paquet.